Au fil des années, j’ai vu les élèves évoluer, les enseignants s’adapter, et les parents changer eux aussi ; et je m’inclus pleinement dans cette évolution. Je ne suis pas seulement éducatrice ; je suis aussi parent d’enfants bilingues. J’ai grandi en France, construit ma vie adulte aux États-Unis et élevé mes enfants entre deux langues, deux cultures et deux systèmes scolaires. Vivre cette réalité de l’intérieur a profondément façonné ma manière de penser l’école aujourd’hui, non seulement dans ce qu’elle enseigne, mais aussi dans la manière dont elle est vécue par les familles.
Les parents d’aujourd’hui mènent des vies bien plus mobiles et complexes que celles des générations précédentes : les parcours professionnels déplacent les familles d’un pays à l’autre, parfois d’un continent à l’autre, et les foyers bilingues jonglent avec des attentes académiques multiples. La coparentalité peut même s’organiser à distance entre fuseaux horaires. La scolarité ne se déroule plus de manière linéaire, dans un seul lieu, de la maternelle au lycée ; elle accompagne les familles et doit souvent s’adapter à leurs mouvements. Dans le même temps, l’école doit instruire, évaluer, accompagner, orienter et soutenir les élèves face à des choix d’études supérieures de plus en plus internationaux et parfois difficiles à comprendre. Décrypter les parcours, les équivalences, les diplômes et les systèmes d’admission est devenu un enjeu à part entière.
À mesure que le paysage scolaire se complexifie, la pression s’intensifie, souvent de façon silencieuse : pression sur les résultats, pression à la performance précoce, pression à la compétition, tant académique que sportive. Cette pression n’est pas théorique.
Aux Etats-Unis : 45 % des élèves de lycée déclarent être stressés presque chaque jour à cause de l’école, et 61 % des adolescents de 13 à 17 ans ressentent du stress lié à la nécessité d’obtenir de bons résultats. Chez certains élèves, 50 % des collégiens et jusqu’à 75 % des lycéens rapportent un stress constant lié aux études.
En France, l’enquête ENCLASS 2022 met en lumière une réalité contrastée : si 59 % des collégiens et 51 % des lycéens déclarent un bon niveau de bien-être mental, une part importante des élèves exprime un mal-être durable. Plus d’un élève sur deux fait état de plaintes somatiques ou psychologiques récurrentes, un quart des lycéens se dit en situation de solitude, et environ 15 % présente un risque important de dépression. Ces données révèlent une dégradation du bien-être entre le collège et le lycée, plus marquée chez les filles.2
Dans ce contexte, on oublie parfois l’essentiel : il s’agit d’enfants, encore en devenir, pour lesquels les compétences fondamentales ne se résument pas à des résultats scolaires ponctuels. Faire peser trop tôt une exigence trop forte sur les résultats scolaires ou sur la performance sportive ne conduit pas nécessairement à de meilleurs résultats. Bien souvent, cela génère de l’anxiété, des comparaisons permanentes et une peur de l’échec, bien avant que la confiance en soi ait eu le temps de s’installer. Ces effets ne sont pas toujours immédiatement visibles, mais ils influencent durablement le rapport des enfants à l’apprentissage et à eux-mêmes. Selon l’Organisation mondiale de la santé, le pourcentage d’adolescents de 15 ans déclarant se sentir sous pression scolaire a augmenté de manière significative ces dernières années, notamment chez les filles : près de deux tiers des filles (63 %) déclarent désormais se sentir sous pression (54 % en 2018) contre 43 % des garçons (40 % en 2018).3
Ce qui est moins visible encore, c’est qu’au cœur de cette complexité et de cette pression, un élément est fondamental : apprendre à se connaître. Aider un enfant à identifier ses forces, ses centres d’intérêt et sa manière d’apprendre est essentiel. À certains âges, en particulier au collège, apprendre à s’organiser, à gérer son temps, à explorer ses intérêts et à construire sa confiance en soi peut être plus déterminant que l’accumulation de contenus académiques. Les connaissances peuvent toujours se construire plus tard alors que si ces compétences fondamentales ne sont pas développées suffisamment tôt, elles seront beaucoup plus difficiles à acquérir par la suite.
Cette connaissance de soi permet aux élèves d’affronter la compétition sans se perdre et de faire des choix plus éclairés, avec davantage de clarté et d’assurance. Pourtant, les familles ne perçoivent pas toujours l’importance de cette étape, et les établissements ne disposent pas toujours du temps ou du cadre nécessaire pour l’accompagner pleinement. Cette tension n’est ni un échec des parents, ni celui des enseignants : elle révèle un système sous tension, dans lequel les attentes ont évolué plus vite que les rôles, les moyens et le temps disponible.
En tant que parent et éducatrice, je suis convaincue que l’école d’aujourd’hui doit offrir davantage de cohérence et de repères et non davantage de pression afin que les familles se sentent soutenues, que les enseignants puissent se recentrer sur leur mission essentielle, et que les élèves grandissent avec confiance plutôt qu’avec la crainte de mal faire, d’échouer ou de ne pas être à la hauteur.
Lorsque les enfants grandissent dans un environnement bilingue, entre plusieurs langues et plusieurs cultures scolaires, ces questions prennent une profondeur supplémentaire ; ce sera le sujet d’un prochain article.
par Géraldine Guillermin

